Vous avez certainement déjà vu et peut-être même utilisé ces petits cubes de bois clair au doux parfum de résine que l’on appelle au Japon « masu » ou « saké masu ». Mais il n’est pas certain que vous connaissiez leur véritable histoire. Nous allons vous la conter brièvement, l'occasion de parler de riz, de saké, de seigneurs et de samouraïs !

différents sakés masus pour le service du saké
Le masu, d'objet traditionnel à support marketing

LE MASU EST UN INSTRUMENT DE MESURE

Le masu est un objet artisanal en bois de cyprès ou de cèdre utilisé depuis longtemps au Japon comme instrument de mesure. Il définit un volume correspondant, dans notre système, à 18 cl. Cette unité appelée "Ichi-go" a pour multiples le "Issho" pour 1,8 litre et le "Itto", pour 18 litres.
Son origine a une implication directe avec l’alimentation humaine car on considérait anciennement que le volume d’un ichi-go masu correspond aux besoins en riz sec pour une personne par repas (donc trois masu par jour pour les trois repas quotidiens).
Ces mesures étaient également utilisées pour contrôler, acheter et vendre des céréales et des liquides, notamment du riz et du saké, mais elles servaient également lorsqu’il était question, pour les seigneurs locaux, de collecter le tribut annuel auprès des paysans.

image ancienne montrant la collecte des taxes sur le riz au japon
La collecte des taxes auprès des paysans : on devine l'utilisation d'un "Issho masu" que le fermier tient en main et d'un "Itto masu", dans son dos.

De façon assez roublarde, les propriétaires terriens n’hésitaient pas à utiliser un masu légèrement plus grand lorsqu'ils collectaient, et un masu plus petit lorsqu'ils devaient payer leur contribution au clan. Si bien qu’au cours de la période Edo, nombre de ceux qui avaient fabriqué ou utilisé des masus de taille inappropriée furent condamnés à mort, cette arnaque étant considéré alors comme du faux-monnayage. Voici une façon plutôt radicale de parvenir à uniformiser un système de mesure


MILLE MASU POUR UN GOKU
Multipliez un masu de 18cl par mille et vous obtiendrez 180 litres soit un "goku". Cette unité correspondait à celle utilisée pour la rémunération des samouraïs au service du shogunat, mais aussi à mesurer le degré d’influence territoriale d’un daimyô, le prestige de chacun étant affirmé à l'énoncé du nombre de ses gokus.
Un goku, c'est aussi la taille standard d’un champ de riz, qui correspond à la quantité nécessaire à nourrir une personne pendant une année. Pour rappel : un masu de 18 cl, fois trois repas par jours, fois 365 jours par an… ceci nous fait, à peu près 180 litres, soit un goku.

rizières au Japon dans la région de Saga
Un goku, définit la taille standard d’un champ de riz et mesurait anciennement l'influence territoriale des seigneurs

Le Goku (mille ichi-go masu) est aussi utilisé dans le monde des producteurs de saké qui expriment leurs volumes dans cette unité encore aujourd'hui. Pour donner un ordre de grandeur, les plus grandes brasseries peuvent produire environ 300 000 goku de saké par an (soit 54 millions de litres), tandis que les brasseries de petite taille sont à moins de 1000 goku (soit 180 000 litres).

Toujours en lien avec le saké, l'unité définie par un ichi-go masu est à l’origine des différents formats de bouteilles :
- Ichi-go : 1 go, soit 18cl est un format peu représenté en France, mais assez commun au Japon avec notamment les « cup sake » produites par certaines grandes marques, ou encore les tokuri qui permettent de servir le saké à la carafe.
- Yon-go : 4 fois 18cl, soit 72cl, est le format classique d’une bouteille de saké (…et non pas 75cl comme on nous en fait souvent la remarque !)
- Issho : 10 fois 18cl, soit les bouteilles magnum de 1,8litre.

Il existe aujourd’hui des moyens bien plus modernes pour mesurer les volumes et l’objet masu est forcément moins employé dans sa fonction originelle. Les masus sont à présent utilisés comme un élément décoratif, comme supports marketing pour les brasseries qui les font marquer à leur image.


service du saké dans un izakaya sur le mode mokkin
Le service "mokkiri" que l'on trouve dans les izakaya

Mais aussi comme une coupe de service pendant la cérémonie du Kagami-biraki ou, plus amusant encore dans le service "mokkiri" que l'on trouve dans les izakaya : un verre est placé dans un masu et le patron verse du saké jusqu’à ce qu'il déborde largement, preuve de sa générosité. D’instrument de mesure des volumes, le masu se transforme alors en baromètre permettant d’évaluer l'hospitalité.